Ça fait quoi de cacher ses émotions toute la journée quand on est borderline ?
Toute la journée, personne ne remarque rien.
On répond aux messages.
On travaille.
On suit les cours.
On sourit même parfois au bon moment.
À ceux qui demandent :
« Ça va ? »
on répond automatiquement :
« Oui, ça va. »
Pourtant, à l’intérieur, chaque remarque est retenue, chaque émotion repoussée et chaque larme remise à plus tard.
Il faut tenir jusqu’au soir.
Jusqu’à la porte refermée.
Jusqu’au moment où il n’y a enfin plus personne à rassurer, plus aucun sourire à fabriquer et plus aucune raison de faire semblant.
Le témoignage qui suit raconte cet épuisement invisible : celui de paraître parfaitement fonctionnel toute la journée, puis de s’effondrer dès que l’on se retrouve seul.
Parce que parfois, le calme que les autres admirent…
n’est pas de l’apaisement.
C’est simplement tout ce qui n’a pas encore eu le droit de sortir.
Témoignage : cacher ses émotions toute la journée quand on est borderline
Hélène, 38 ans
Je suis très douée pour avoir l’air d’aller bien.
Ce n’est pas vraiment une qualité.
C’est surtout devenu une habitude.
Je peux avoir passé une mauvaise nuit, avoir pleuré dans ma salle de bain et arriver au travail à huit heures vingt-cinq avec les cheveux attachés, un peu d’anticernes et mon badge déjà autour du cou.
À huit heures trente, je souris à la première personne qui se présente à l’accueil.
Je lui demande son numéro d’adhérent.
Je cherche son dossier.
Je lui explique pourquoi son remboursement n’apparaît pas encore.
Et personne ne devine que, quelques minutes plus tôt, j’étais encore assise dans ma voiture à me répéter :
« Tu entres. Tu fais ta journée. Le reste attendra. »
Je travaille à l’accueil d’une mutuelle.
Je passe une grande partie de mes journées à répondre au téléphone, à vérifier des documents et à essayer de rester calme face à des personnes qui ne le sont pas toujours.
Mes collègues disent que je suis patiente.
Une fois, l’une d’elles m’a dit :
« Franchement, Hélène, rien ne t’atteint. »
J’ai souri.
La vérité, c’est que presque tout m’atteint.
Je suis seulement devenue très efficace pour remettre mes réactions à plus tard.
La journée à laquelle je pense le plus souvent n’avait pourtant rien d’exceptionnel.
La veille, j’avais eu une conversation difficile avec une personne proche.
Nous nous étions quittées sans vraiment régler les choses.
J’avais dormi par morceaux.
Le matin, j’ai préparé mon café, pris ma douche et changé deux fois de chemisier parce que je ne supportais pas le col du premier.
Dans la salle de bain, j’ai senti les larmes monter.
Je me suis regardée dans le miroir et j’ai dit :
« Non. Pas ici. »
Je n’avais pas le temps de commencer.
Parce que je savais que si je commençais à pleurer, je ne serais peut-être pas capable de m’arrêter assez vite pour aller travailler.
Alors j’ai respiré, corrigé mon maquillage et je suis partie.
La matinée a commencé comme toutes les autres.
Une dame avait oublié son mot de passe.
Un monsieur trouvait que douze minutes d’attente étaient inadmissibles.
Le téléphone sonnait pendant que quelqu’un me parlait au guichet.
Je hochais la tête.
Je disais :
« Je comprends. »
« Je vais regarder cela avec vous. »
« Aucun problème. »
Je dis souvent « aucun problème » au moment précis où j’en ai plusieurs en même temps.
Vers dix heures, mon responsable m’a demandé si j’avais terminé un tableau qu’il voulait avant midi.
Il n’a pas élevé la voix.
Il a simplement dit :
« Hélène, j’en ai besoin rapidement. »
J’avais presque fini.
Il n’y avait rien de grave.
Mais ce matin-là, je n’ai pas entendu une simple demande.
J’ai entendu que j’étais trop lente.
Que je n’étais pas assez efficace.
Que même la personne que tout le monde trouvait fiable commençait à ne plus l’être.
J’ai répondu :
« Oui, bien sûr. Je vous l’envoie avant midi. »
Ma voix n’a pas tremblé.
Je suis retournée devant mon écran.
Mes yeux, eux, commençaient à piquer.
Je savais que si quelqu’un me demandait gentiment si ça allait, je risquais de craquer.
Alors j’ai évité de regarder mes collègues.
J’ai corrigé une colonne.
Puis une autre.
Je ne lisais presque plus les chiffres.
Je pensais seulement :
« Tiens encore dix minutes. »
Quand j’ai enfin pu m’absenter, je me suis enfermée dans les toilettes.
Je n’ai pas pleuré.
Je suis restée debout dans une cabine, les deux mains posées contre la porte, en attendant que ma gorge se desserre.
Ensuite, j’ai passé de l’eau froide sur mes poignets.
Ça ne règle rien.
Mais ça occupe les mains.
En ressortant, une collègue m’a regardée et m’a demandé :
« Ça va ? Tu as l’air fatiguée. »
J’ai répondu :
« J’ai mal dormi. Rien de grave. »
C’est une phrase pratique.
Elle explique mon visage sans obliger personne à poser d’autres questions.
À midi, j’ai mangé avec trois collègues.
Elles parlaient d’un anniversaire prévu le week-end suivant.
L’une racontait que son mari avait oublié de commander le gâteau.
Tout le monde a ri.
J’ai ri aussi.
Un peu en retard.
Je regardais leurs lèvres bouger, mais je suivais à peine la conversation.
J’avais l’impression d’être présente uniquement en apparence.
Je connaissais quand même les bons réflexes.
Regarder la personne qui parle.
Sourire.
Dire :
« Ah oui, quand même. »
Puis poser une question pour éviter qu’on m’en pose une.
Alors j’ai demandé :
« Et finalement, vous avez trouvé un restaurant ? »
Elles sont reparties sur le sujet.
J’ai pu finir mon repas tranquillement.
Je ne voulais pas que quelqu’un remarque quoi que ce soit.
Je ne voulais pas être consolée dans la salle de pause.
Je ne voulais pas devoir expliquer pourquoi une remarque banale pouvait me donner envie de pleurer.
Je voulais simplement atteindre dix-sept heures trente sans perdre le contrôle devant quelqu’un.
L’après-midi, j’ai rappelé des adhérents, traité des dossiers et envoyé le tableau demandé.
Mon responsable m’a répondu :
« Merci. »
C’était tout.
J’avais passé presque deux heures à me sentir incompétente à cause d’une phrase qu’il avait probablement oubliée cinq minutes après l’avoir prononcée.
Vers seize heures, une dame s’est mise en colère contre moi.
Elle disait que nous étions tous incapables de faire notre travail.
Je continuais à lui répondre calmement.
Pas parce que j’étais particulièrement calme.
Je n’avais simplement plus assez d’énergie pour montrer autre chose.
Lorsqu’elle est partie, une collègue m’a dit :
« Je ne sais vraiment pas comment tu fais pour rester aussi zen. »
J’ai répondu :
« Je garde tout pour ma soirée. »
Elle a ri.
Moi aussi.
À dix-sept heures trente, j’ai rangé mon bureau.
J’ai aligné mes stylos.
J’ai fermé mon tiroir, puis je l’ai vérifié une seconde fois.
Quand je sens que je suis sur le point de craquer, je deviens encore plus précise que d’habitude.
Je range.
Je vérifie.
Je termine ce qui doit l’être.
Comme si laisser un bureau propre pouvait prouver que tout allait bien.
Mes collègues sont parties les unes après les autres.
Elles m’ont dit :
« Bonne soirée, Hélène ! »
J’ai répondu :
« Bonne soirée. À demain. »
Dans l’ascenseur, je tenais encore.
Dans le hall aussi.
J’ai traversé le parking.
J’ai ouvert ma voiture et je me suis assise.
Je n’ai pas démarré.
J’ai posé mon sac sur le siège passager.
J’ai retiré mon badge.
Puis j’ai commencé à pleurer.
Pas quelques larmes discrètes.
Je pleurais le visage dans les mains, avec cette impression de ne plus réussir à reprendre correctement mon souffle.
Je pleurais pour la conversation de la veille.
Pour le tableau.
Pour la dame qui m’avait parlé comme si je ne valais rien.
Pour la fatigue.
Et certainement pour d’autres choses que j’avais rangées quelque part depuis plusieurs semaines.
Je suis restée presque une demi-heure sur le parking.
À chaque fois que quelqu’un passait près de ma voiture, je baissais la tête.
Même seule, je continuais à essayer de ne pas être vue.
Quand je suis enfin rentrée chez moi, j’ai posé mes clés à leur place et retiré mes chaussures.
Je n’ai pas allumé la lumière du salon.
Je me suis assise par terre dans l’entrée, encore avec mon manteau.
Je n’avais plus personne à accueillir.
Plus aucune question à laquelle répondre correctement.
Alors je suis restée là jusqu’à ce que mon corps se calme.
Le lendemain matin, je suis retournée travailler.
Personne ne savait ce qui s’était passé dans ma voiture ou dans mon entrée.
Une collègue m’a demandé :
« Tu as mieux dormi ? »
J’ai répondu :
« Oui, merci. »
Pendant longtemps, mes journées ont fonctionné comme ça.
Je tenais devant les autres.
Puis je m’effondrais dès que j’étais certaine que personne ne pouvait me voir.
Je pensais que c’était ça, être forte.
Continuer à travailler.
Répondre poliment.
Faire ce qui était prévu.
Je ne comprenais pas pourquoi j’étais aussi épuisée alors que, vu de l’extérieur, mes journées semblaient ordinaires.
Je ne suis toujours pas quelqu’un qui parle facilement de ce qu’il ressent.
Je n’ai pas envie de raconter ma vie entière à mes collègues.
Mais j’essaie de ne plus fabriquer automatiquement une réponse rassurante pour tout le monde.
Il y a quelques semaines, une collègue m’a demandé :
« Ça va aujourd’hui ? »
J’allais répondre oui.
Le mot était déjà prêt.
Puis j’ai dit :
« Pas vraiment. Mais je ne veux pas en parler pour le moment. »
Elle n’a pas insisté.
Elle a simplement répondu :
« D’accord. Je te fais un café. »
Quelques minutes plus tard, elle a posé une tasse à côté de mon clavier et elle est retournée à son bureau.
Je n’avais rien raconté.
Elle ne savait toujours pas ce qui n’allait pas.
Mais, pour une fois, je ne lui avais pas fait croire que tout allait bien.
J’ai bu mon café encore chaud.
Ça paraît presque insignifiant.
Pourtant, ce soir-là, je suis rentrée chez moi sans avoir l’impression d’avoir joué quelqu’un d’autre pendant huit heures.
Pourquoi peut-on cacher ses émotions toute la journée quand on est borderline ?
De l’extérieur, Hélène semble calme.
Elle accueille les adhérents, répond au téléphone, termine son tableau et plaisante avec ses collègues.
Elle ne hausse pas la voix.
Elle ne s’effondre pas devant les autres.
Elle continue simplement sa journée.
Pourtant, une grande partie de son énergie est utilisée pour empêcher ce qu’elle ressent de devenir visible.
Chaque fois qu’une émotion monte, elle se répète :
« Pas maintenant. »
Elle ne la fait pas disparaître.
Elle essaie seulement de la repousser jusqu’au moment où elle sera enfin seule.
💡 Psycom explique que le trouble borderline peut notamment se manifester par des émotions débordantes et une forte impulsivité. Cette intensité ne prend cependant pas toujours la forme d’une crise visible : certaines personnes peuvent tenter de tout contenir, parfois au prix d’un épuisement important.
Paraître calme ne signifie pas être apaisé
Les collègues d’Hélène pensent que rien ne l’atteint.
En réalité, presque tout l’atteint.
Elle surveille simplement ce qu’elle laisse apparaître.
Elle contrôle sa voix lorsque son responsable lui fait une remarque.
Elle évite le regard de ses collègues quand ses yeux commencent à piquer.
Elle pose des questions pendant le déjeuner pour que personne ne l’interroge sur elle.
Elle range soigneusement son bureau alors qu’elle compte les minutes avant de pouvoir partir.
Ce calme apparent n’est donc pas forcément de l’indifférence ou de la sérénité.
Dans le cas d’Hélène, il correspond à un effort permanent pour rester fonctionnelle et ne pas perdre le contrôle devant quelqu’un.
C’est aussi ce qui peut rendre une journée ordinaire aussi épuisante.
Elle ne doit pas seulement travailler, répondre et réfléchir.
Elle doit, en même temps, surveiller son visage, retenir ses larmes et fabriquer une version rassurante d’elle-même pour son entourage.
Pourquoi l’effondrement arrive-t-il une fois seule ?
Lorsqu’Hélène s’assoit dans sa voiture, elle n’a plus de dossier à traiter, de collègue à rassurer ni de réponse correcte à donner.
Son badge est retiré.
Sa journée est terminée.
Elle peut enfin cesser de tenir.
Les larmes qui arrivent ne concernent alors pas uniquement la dernière remarque entendue.
Elles semblent contenir la conversation difficile de la veille, la fatigue, la cliente agressive et tout ce qu’Hélène a repoussé au cours des heures précédentes.
C’est pourquoi l’effondrement peut paraître disproportionné par rapport au dernier événement.
Celui-ci n’est pas forcément la cause unique de la détresse.
Il peut simplement être la dernière chose déposée dans un espace intérieur déjà saturé.
Et même lorsqu’elle est seule dans sa voiture, Hélène baisse encore la tête quand quelqu’un passe près d’elle.
Elle ne cherche pas à être consolée.
Elle cherche seulement un endroit où elle pourra enfin ne plus jouer le rôle de celle qui maîtrise tout.
Cacher moins ne signifie pas devoir tout raconter
Hélène n’a aucune envie de raconter sa vie dans la salle de pause.
Elle ne souhaite pas que ses collègues analysent son comportement ou lui posent une série de questions.
Respecter ses émotions ne l’oblige pas à renoncer à son intimité.
La différence apparaît dans une phrase très simple :
« Pas vraiment. Mais je ne veux pas en parler pour le moment. »
Pour la première fois, Hélène ne prétend pas aller bien.
Mais elle indique aussi clairement ce qu’elle peut accepter : être reconnue, sans être interrogée.
Sa collègue ne cherche pas à lui arracher une confidence.
Elle ne lui demande pas de se justifier.
Elle lui apporte seulement un café, puis retourne travailler.
Ce geste paraît minuscule.
Il est pourtant parfaitement adapté à Hélène.
Elle n’a pas besoin que quelqu’un règle immédiatement sa souffrance.
Elle a besoin de découvrir qu’elle peut laisser apparaître une petite partie de la vérité sans perdre le contrôle de la situation, être jugée ou devenir le centre de toutes les attentions.
Cette journée reste difficile.
Ses émotions ne disparaissent pas grâce à une tasse de café.
Mais Hélène rentre chez elle sans avoir passé huit heures entières à défendre l’image d’une femme que rien n’atteint.
Une petite vérité peut déjà alléger le poids de la journée
Il n’existe pas une seule bonne manière d’exprimer ses émotions.
Certaines personnes ont besoin de parler longuement.
D’autres préfèrent quelques mots, un peu de silence ou une présence discrète.
L’important n’est pas qu’Hélène raconte tout.
C’est qu’elle commence à ne plus considérer le faux « oui, ça va » comme sa seule réponse possible.
Elle peut poser une limite sans mentir.
Elle peut reconnaître une journée difficile sans expliquer chacune de ses blessures.
Elle peut accepter un café sans devoir raconter pourquoi ses yeux semblent fatigués.
Parce qu’entre tout cacher et tout dévoiler, il existe aussi des phrases simples :
« Aujourd’hui, c’est difficile. »
« Je préfère ne pas en parler. »
« J’ai seulement besoin d’un peu de calme. »
Pour quelqu’un qui s’est longtemps autorisé à craquer uniquement derrière une porte fermée, cette petite honnêteté peut déjà représenter un changement immense.
Le calme que les autres voient n’est pas toujours la preuve que tout va bien.
Parfois, c’est simplement le dernier fil auquel une personne s’accroche…
en attendant d’arriver dans un endroit où elle pourra enfin le lâcher.
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Merci à Hélène pour son témoignage
Merci à Hélène, 38 ans, d’avoir mis des mots sur cette fatigue invisible : celle de travailler, sourire et répondre normalement tout en retenant des émotions qui menacent de déborder.
Son expérience ne représente pas toutes les personnes vivant avec un trouble borderline.
Certaines expriment immédiatement leur détresse. D’autres, comme Hélène, font tout pour que personne ne remarque ce qu’elles traversent.
Son témoignage nous rappelle qu’une personne qui semble parfaitement calme n’est pas nécessairement apaisée.
Elle est parfois simplement en train de tenir…
jusqu’au premier endroit où elle se sentira enfin autorisée à ne plus le faire.

