Ça fait quoi de rester bloqué sur une dispute quand on est borderline ?

Ça fait quoi de rester bloqué sur une dispute quand on est borderline ?

La dispute est terminée.

L’autre a repris sa journée.

Il parle normalement.

Il envoie peut-être même un message comme si tout était déjà derrière lui.

Mais dans la tête, rien n’est terminé.

Une phrase revient.

Puis une autre.

On repense au ton employé.

Au regard de l’autre.

Au moment précis où quelque chose a semblé se casser.

Alors on rejoue la scène encore et encore.

On cherche ce qu’on aurait dû répondre.

Ce que l’autre voulait vraiment dire.

Et surtout, on se demande comment il peut être passé à autre chose aussi vite alors que, de notre côté, la blessure semble toujours aussi présente.

Le témoignage qui suit raconte cette difficulté particulière : rester prisonnier d’une dispute longtemps après que le silence est revenu.

Parce que parfois, la conversation s’arrête…

mais l’émotion, elle, continue de parler pendant des jours.


Témoignage : rester bloqué sur une dispute quand on est borderline

Jean, 44 ans

Moi, les disputes, je dis toujours que je n’aime pas les faire durer.

Je dis :

« C’est bon, on s’est expliqué, on passe à autre chose. »

Sauf que ce n’est pas vrai.

Je peux arrêter d’en parler.

Ça, oui.

Mais passer à autre chose, c’est différent.

Parfois, trois jours après, je suis encore en train d’y penser.

Je travaille comme chauffeur-livreur.

Je passe beaucoup de temps seul dans mon camion.

Normalement, ça ne me dérange pas.

Je mets la radio, je fais ma tournée et je connais presque toutes les rues par cœur.

Mais quand j’ai eu une dispute, c’est autre chose.

Je conduis, mais dans ma tête, je suis encore dans la cuisine de la veille.

Je refais la conversation.

Je pense à ce que j’aurais dû répondre.

Je change les phrases.

Évidemment, dans ma tête, je parle toujours mieux que sur le moment.

La dernière fois, ma compagne m’a dit :

« Avec toi, on ne peut jamais rien dire. »

C’est resté là.

Cette phrase-là.

Pas toute la dispute.

Juste cette phrase.

À la base, on s’était pris la tête parce que j’étais rentré tard.

J’aurais dû finir vers dix-neuf heures.

Je suis arrivé presque à vingt et une heures.

Je n’avais pas prévenu.

Elle avait préparé à manger.

Quand je suis entré, elle m’a demandé pourquoi je n’avais pas envoyé un message.

J’ai répondu :

« J’étais au boulot. »

Elle m’a dit que ça prenait trente secondes de prévenir.

Elle n’avait pas tort.

Mais sur le moment, je l’ai mal pris.

Je ne sais pas pourquoi.

Enfin si, sûrement parce que j’étais fatigué et que je savais déjà que j’étais en tort.

Quand je sais que j’ai fait une connerie, je supporte encore moins qu’on me la montre.

Alors je me suis défendu.

Je lui ai dit que je ne pouvais pas avoir le téléphone à la main toute la journée.

Elle m’a répondu qu’elle ne demandait pas ça.

Je lui ai dit qu’elle faisait toujours toute une histoire pour rien.

Elle s’est énervée.

Moi aussi.

Puis elle a dit :

« Avec toi, on ne peut jamais rien dire sans que tu te fermes. »

Après ça, je n’ai plus vraiment écouté.

J’ai répondu :

« D’accord. »

Puis :

« Si je suis si difficile que ça, fallait pas te mettre avec moi. »

Elle m’a dit que ce n’était pas ce qu’elle disait.

Moi, j’ai répondu :

« C’est bon, laisse tomber. »

Et je suis allé me coucher.

Je n’ai pas bien dormi.

Le lendemain matin, elle était dans la cuisine.

Elle m’a demandé :

« Tu veux un café ? »

J’ai répondu non.

Alors que je prends un café tous les matins.

Je n’avais rien contre le café.

Mais je me disais :

« Comment elle peut me proposer un café normalement après ce qu’elle a dit hier ? »

Elle cherchait ses clés.

Elle regardait la météo.

Elle m’a demandé si je finirais tard.

Elle avait l’air normale.

Moi, je ne l’étais pas.

J’étais encore bloqué sur son “avec toi”.

Je pensais qu’elle voulait dire que le problème, ce n’était pas mon retard.

C’était moi.

Moi en général.

Ma façon d’être.

Je suis parti travailler sans lui dire grand-chose.

Dans le camion, j’ai mis la radio.

Je l’ai coupée presque tout de suite.

Je n’entendais même pas ce qu’ils racontaient.

Dans ma tête, je lui répondais.

Je pensais :

« Toi non plus, on ne peut rien te dire. »

Puis :

« Tu vois jamais ce que je fais de bien. »

Puis encore autre chose.

J’avais toujours une nouvelle réponse.

Avec plusieurs heures de retard, forcément.

J’ai livré mes colis.

Je disais bonjour aux gens.

Je faisais signer.

Puis je remontais dans le camion et ça recommençait.

À un moment, j’ai raté une sortie.

Une sortie que je prends plusieurs fois par semaine.

Je me suis retrouvé sur la mauvaise route.

J’ai juré.

Je me suis dit :

« C’est pas possible de se mettre dans des états pareils pour une phrase. »

Mais ça ne changeait rien.

La phrase revenait.

« Avec toi, on ne peut jamais rien dire. »

Je découpais les mots.

Surtout le “avec toi”.

Je me demandais depuis combien de temps elle pensait ça.

Si elle en parlait à ses copines.

Si elle racontait que vivre avec moi était compliqué.

Je suis allé assez loin dans ma tête.

Trop loin, sûrement.

À midi, elle m’a envoyé :

« Bonne journée. »

J’ai regardé le message.

Je n’ai pas répondu tout de suite.

Je voulais lui écrire :

« Donc pour toi, tout va bien ? »

Mais je trouvais ça un peu ridicule.

Elle me souhaitait une bonne journée.

Ce n’était pas méchant.

J’ai fini par répondre :

« Merci, toi aussi. »

Le soir, elle regardait une série.

Je me suis assis à l’autre bout du canapé.

À un moment, elle a ri.

Et ça m’a énervé.

C’est bête.

Je le sais.

Elle avait le droit de rire.

Mais je me suis dit :

« Moi, je pense à ça depuis ce matin et elle, elle rigole devant la télé. »

J’avais l’impression d’être le seul à qui la dispute avait fait quelque chose.

Elle m’a demandé :

« Ça va mieux ? »

J’ai répondu :

« Oui. »

Encore une fois, ce n’était pas vrai.

Mais je n’avais pas envie de lui dire :

« Non, je pense encore à une phrase que tu as dite hier. »

J’avais peur qu’elle me dise que j’en faisais trop.

Ou qu’elle souffle.

Alors j’ai dit que ça allait.

Et après, j’ai été froid.

Je répondais quand elle me parlait.

Je faisais les choses à la maison.

J’ai sorti la poubelle.

J’ai rangé la cuisine.

Mais je ne plaisantais plus.

Je ne venais pas près d’elle.

Je lui parlais comme à quelqu’un du travail.

Le lendemain, elle m’a demandé :

« Tu m’en veux toujours ? »

J’ai répondu :

« Non. »

Elle m’a regardé et elle a dit :

« Arrête. Tu me parles à peine depuis deux jours. »

J’ai répondu :

« Je suis juste fatigué. »

C’est ce que je fais souvent.

Je dis que tout va bien.

Puis je montre par tout le reste que ça ne va pas.

Et j’attends que l’autre comprenne tout seul.

Ce n’est pas très logique.

Mais sur le moment, pour moi, si je dois expliquer ce qui m’a blessé, ça veut dire qu’elle ne me connaît pas vraiment.

Je me dis :

« Elle sait très bien ce qu’elle a dit. »

Sauf qu’elle ne sait pas forcément ce que moi, j’ai compris.

Deux jours après, elle m’a demandé :

« C’est quoi exactement qui t’a fait du mal dans ma phrase ? »

J’ai failli répondre :

« Tu le sais très bien. »

Je l’avais déjà presque dans la bouche.

Puis je lui ai dit :

« Quand tu as dit “avec toi”, j’ai compris que tu disais que j’étais impossible à vivre. »

Ce n’était pas une grande explication.

C’était juste ça.

Elle m’a regardé comme si elle découvrait quelque chose.

Elle m’a répondu :

« Mais je ne parlais pas de toi en entier. Je parlais de la façon dont tu réagis quand je te fais une remarque. »

Je lui ai dit :

« Ce n’est pas ce que j’ai entendu. »

Elle a répondu :

« Je comprends. Mais ce n’est pas ce que je voulais dire. »

Ça n’a pas tout réglé d’un coup.

Je n’ai pas dit :

« Ah d’accord, très bien »,

et oublié la dispute.

Mais déjà, je savais qu’elle ne pensait pas forcément toutes les choses que j’avais imaginées dans mon camion.

Elle m’a aussi expliqué que, quand elle m’avait proposé du café le lendemain, ce n’était pas parce qu’elle s’en fichait.

Pour elle, c’était une façon de me dire :

« On s’est disputés, mais je suis toujours là. »

Moi, j’avais compris l’inverse.

J’avais cru qu’elle faisait comme si rien ne s’était passé.

On a encore discuté.

Elle m’a dit que je me fermais trop vite.

Je lui ai dit que certaines phrases me restent longtemps.

On n’était pas complètement d’accord.

Mais au moins, je n’étais plus tout seul à imaginer ce qu’elle avait voulu dire.

Depuis, je reste encore bloqué sur certaines disputes.

Je ne vais pas dire que c’est réglé.

Je peux encore penser le jeudi à une phrase entendue le lundi.

Je peux encore conduire pendant une heure en refaisant une conversation.

Et je trouve toujours mes bonnes réponses trop tard.

Mais j’essaie de ne plus dire que c’est terminé quand ça ne l’est pas.

Il y a peu, on s’est encore disputés.

Le lendemain, elle m’a demandé :

« Ça va mieux ? »

J’allais répondre :

« Oui, laisse tomber. »

Comme d’habitude.

Puis j’ai dit :

« Je suis moins énervé. Mais j’ai encore ça dans la tête. On peut en reparler ce soir ? »

Elle a répondu :

« Oui. »

Puis elle m’a tendu une tasse de café.

Cette fois, je l’ai prise.

On n’a pas réglé la dispute à sept heures du matin dans la cuisine.

On est partis travailler.

On en a reparlé le soir.

Ce n’était pas parfait.

Je me suis encore fermé à certains moments.

Elle s’est encore agacée.

Mais au moins, on parlait de la vraie dispute.

Pas de celle que j’avais continuée tout seul pendant deux jours.

Avant, je croyais que reparler d’un conflit, c’était chercher les problèmes.

Alors je ne disais rien.

Mais dans ma tête, je continuais quand même.

Maintenant, j’essaie juste de dire :

« Ce mot-là m’est resté. »

Ce n’est pas très intelligent comme explication.

Ce n’est pas très complet non plus.

Mais c’est déjà mieux que de répondre que tout va bien…

puis de faire payer pendant trois jours à quelqu’un une dispute qu’il croit terminée.


Pourquoi peut-on rester bloqué sur une dispute quand on est borderline ?

Pour Jean, la dispute ne se termine pas au moment où les voix redescendent.

Elle continue dans son camion.

Au feu rouge.

Pendant les livraisons.

Le soir, devant la télévision.

Et parfois jusque dans les gestes les plus ordinaires, comme accepter ou refuser une tasse de café.

Jean ne repense pourtant pas à toute la conversation. Il reste accroché à quelques mots :

« Avec toi, on ne peut jamais rien dire. »

Sa compagne critique une réaction précise. Jean, lui, entend quelque chose de beaucoup plus large :

« Le problème, c’est toi. »

À partir de là, il ne cherche plus seulement à comprendre ce qui s’est passé. Il essaie de savoir ce que cette phrase révèle réellement sur la manière dont sa compagne le voit.

Depuis combien de temps pense-t-elle cela ?

Est-elle malheureuse avec lui ?

Parle-t-elle de lui à ses amies ?

Une phrase dite pendant une dispute finit ainsi par entraîner beaucoup d’autres peurs derrière elle.

Quand l’émotion redescend moins vite que la conversation

Chez Jean, la colère du premier soir finit par diminuer, mais la phrase qui l’a blessé continue de tourner dans sa tête. Être moins énervé ne signifie donc pas forcément que la dispute est réellement digérée.

Une intensité émotionnelle qui peut durer

Selon Psycom, le trouble borderline se caractérise notamment par une instabilité émotionnelle durable et par des difficultés à réguler des émotions qui peuvent déborder par leur intensité comme par leur durée. Les réactions et les difficultés rencontrées peuvent toutefois être très différentes d’une personne à l’autre.

Cela peut aider à comprendre pourquoi une remarque prononcée en quelques secondes continue parfois à provoquer une forte douleur plusieurs heures ou plusieurs jours plus tard.

Pour sa compagne, la colère du premier soir est peut-être retombée dès le lendemain.

Pour Jean, le fait d’être moins énervé ne signifie pas que la blessure est réparée.

C’est là que le décalage s’installe.

Elle reprend des gestes normaux pour lui montrer que leur couple existe toujours malgré la dispute.

Elle lui propose du café.

Elle lui souhaite une bonne journée.

Elle regarde une série.

Mais Jean peut interpréter ces gestes comme une preuve d’indifférence :

« Elle agit normalement, donc ce que j’ai ressenti ne comptait pas vraiment. »

Les deux personnes ne vivent pas forcément la dispute avec la même durée ni de la même manière.

Dire que tout va bien peut prolonger le conflit

Jean ne dit pas clairement qu’il reste blessé.

Lorsque sa compagne lui demande si cela va mieux, il répond :

« Oui. »

Mais il devient froid.

Il parle moins.

Il ne plaisante plus.

Il s’éloigne physiquement.

Sans forcément le décider consciemment, il fait comprendre par son comportement l’inverse de ce qu’il vient d’affirmer.

Sa compagne se retrouve alors face à une contradiction difficile à comprendre :

Jean assure que tout va bien, mais agit comme s’il lui en voulait encore.

De son côté, Jean attend qu’elle devine ce qui reste douloureux.

Il pense que s’il doit lui expliquer pourquoi une phrase l’a blessé, c’est qu’elle ne le connaît pas vraiment.

Pourtant, sa compagne connaît les mots qu’elle a prononcés. Elle ne sait pas nécessairement ce que Jean a entendu derrière ces mots.

Elle parlait d’un comportement.

Lui a cru qu’elle jugeait toute sa personne.

Tant que cette différence n’est pas formulée, chacun continue à répondre à une version différente de la dispute.

Revenir sur une phrase ne signifie pas recommencer toute la dispute

Reparler d’un conflit ne consiste pas forcément à répéter tous les reproches ou à chercher lequel des deux avait raison.

Cela peut commencer par quelque chose de très simple :

« Quand tu as dit ça, voilà ce que j’ai compris. »

Cette phrase ne garantit pas que l’autre sera immédiatement d’accord.

Elle ne fait pas disparaître l’émotion en quelques secondes.

Mais elle permet enfin de parler de ce qui continue réellement à faire mal.

Dans le témoignage, la compagne de Jean ne retire pas tout ce qu’elle lui reprochait. Elle continue à penser qu’il se ferme trop vite lorsqu’elle lui fait une remarque.

Jean ne prétend pas non plus avoir tout mal interprété.

Il explique seulement que le « avec toi » lui a donné l’impression qu’elle remettait en question toute sa personnalité.

La réparation ne consiste donc pas à déterminer qu’un seul des deux avait raison.

Elle consiste à comprendre pourquoi ils ne parlaient plus de la même chose.

On peut ne plus être en colère sans être prêt à passer à autre chose

Le changement de Jean tient dans une phrase modeste :

« Je suis moins énervé. Mais j’ai encore ça dans la tête. On peut en reparler ce soir ? »

Il ne fait pas un grand discours.

Il ne trouve pas immédiatement tous les mots nécessaires.

Il ne transforme pas non plus le matin en une nouvelle dispute.

Il indique simplement où il en est.

Cette phrase permet à sa compagne de savoir que le conflit n’est pas encore réglé, sans l’obliger à tout résoudre sur-le-champ.

Jean peut alors accepter la tasse de café.

Pas parce qu’il a oublié.

Pas parce que tout est réparé.

Mais parce qu’il comprend enfin qu’un geste normal ne supprime pas forcément ce qui s’est passé.

La relation peut continuer pendant que la discussion reste à terminer.

Et parfois, passer à autre chose ne consiste pas à forcer son esprit à oublier.

Cela commence simplement par dire :

« Ce mot-là m’est resté. »

Même lorsque l’explication paraît maladroite.

Même lorsqu’elle n’est pas très complète.

Parce qu’une phrase imparfaite permet au moins à l’autre de comprendre qu’une dispute continue encore à l’intérieur de nous…

alors qu’un faux « ça va » le laisse croire qu’elle est déjà terminée.


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Merci à Jean pour son témoignage

Merci à Jean, 44 ans, d’avoir raconté cette difficulté à laisser une dispute derrière soi lorsque certains mots continuent de tourner pendant plusieurs jours.

Son expérience ne représente pas toutes les personnes vivant avec un trouble borderline. Chacun peut réagir différemment aux conflits, aux paroles blessantes et aux tentatives de réconciliation.

Mais son témoignage montre qu’entre entretenir volontairement une dispute et rester réellement blessé, la différence n’est pas toujours visible de l’extérieur.

Et que parfois, le premier progrès ne consiste pas encore à savoir parfaitement expliquer ce que l’on ressent.

Il consiste simplement à arrêter de dire que tout va bien lorsque ce n’est pas vrai.

1 réflexion sur “Ça fait quoi de rester bloqué sur une dispute quand on est borderline ?”

  1. Ping : Ça fait quoi d’aimer quelqu’un et de vouloir le fuir quand on est borderline ?

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