Se sentir différent des autres ados quand on est borderline

Ça fait quoi de se sentir différent des autres ados quand on est borderline ?

À l’école, les autres semblent savoir comment faire.

Ils discutent sans réfléchir.

Ils passent d’un groupe à l’autre.

Ils se disputent, puis recommencent à rire quelques heures plus tard.

Ils paraissent savoir qui ils sont, ce qu’ils aiment et la place qu’ils occupent.

De son côté, on observe.

On essaie de reproduire les bons gestes, les bonnes réactions, le bon ton.

Mais un décalage reste présent.

Une remarque banale peut faire beaucoup plus mal.

Une amitié peut devenir essentielle en quelques jours.

Une journée peut commencer normalement et se terminer avec l’impression de n’avoir sa place nulle part.

Le témoignage qui suit raconte ce sentiment particulier : grandir entouré d’autres adolescents tout en ayant l’impression de ne pas fonctionner comme eux.

Comme si tout le monde avait reçu les règles du jeu…

sauf soi.


Témoignage : se sentir différent des autres ados quand on est borderline

Lucas, 16 ans

Au lycée, je ne suis pas le gars tout seul au fond de la cour.

Je connais du monde.

Je mange avec des gens.

Je peux faire rire une table entière quand je suis bien.

Il y a même des élèves qui diraient sûrement :

« Lucas, il parle avec tout le monde. »

Ce n’est pas complètement faux.

Mais parler avec tout le monde, ce n’est pas forcément se sentir à sa place quelque part.

Moi, j’ai souvent l’impression d’être là sans savoir exactement comment je dois être.

Le matin, avant même d’avoir passé le portail, je regarde qui se trouve devant.

Selon les personnes, je change un peu.

Avec certains, je parle fort.

Avec d’autres, je fais celui qui s’en fiche de tout.

Avec les élèves qui se pensent plus adultes, je deviens calme et je dis que les gens de notre âge sont immatures.

Alors que, dix minutes avant, j’étais peut-être en train de courir dans le couloir pour voler la casquette de Noé.

J’ai environ trois personnalités avant huit heures trente.

Ça dépend juste de qui marche à côté de moi.

Je ne fais pas vraiment semblant.

Enfin, pas toujours.

Je crois que toutes ces versions existent.

Le problème, c’est que je ne sais pas laquelle garder lorsque je suis seul.

Il suffit parfois que quelqu’un me demande ce que j’aime pour que je bloque.

Pas sur une grande question.

Même sur une musique.

Il y a quelques mois, tout le monde parlait d’un rappeur que je connaissais à peine.

Un gars de ma classe m’a demandé :

« T’as écouté son album ? »

J’ai répondu oui.

Directement.

Il m’a demandé quel morceau je préférais.

J’ai donné le seul titre que j’avais vu passer sur TikTok.

Il a dit :

« Ouais, celui-là il est lourd. »

J’ai répondu :

« Grave. »

Le soir, j’ai écouté l’album en entier pour éviter qu’on découvre que je racontais n’importe quoi.

Je n’ai presque rien aimé.

Le lendemain, j’ai quand même dit que c’était vraiment bien.

Je ne sais pas pourquoi je fais ça.

Enfin si.

J’avais juste envie de donner la bonne réponse.

Celle qui ne ferait pas lever les yeux à quelqu’un.

Celle qui ne lancerait pas un silence bizarre.

Je regarde beaucoup le visage des autres avant de terminer mes phrases.

Quand quelqu’un rigole, je continue.

Quand personne ne réagit, je fais comme si je plaisantais.

Je peux même dire :

« Mais vous avez cru que j’étais sérieux ? »

alors que je l’étais complètement.

Après, je rentre chez moi et je repense à des moments que tout le monde a probablement oubliés.

Une blague qui n’a pas marché.

Une réponse un peu trop forte en classe.

Une personne qui a regardé son voisin pendant que je parlais.

Je peux réfléchir pendant trois heures à un regard de deux secondes.

Mon meilleur ami au lycée s’appelle Noé.

Je ne l’appelle pas mon meilleur ami devant lui.

À seize ans, ça fait un peu enfant de dire ça.

On dit juste qu’on traîne ensemble.

Mais en vrai, c’est lui.

On prend souvent le même bus.

On joue en ligne le soir.

À la cantine, on s’assoit presque toujours ensemble.

Avec lui, j’ai moins besoin de réfléchir à ce que je dois dire.

Pas zéro besoin.

Moins.

Un midi, juste avant d’entrer à la cantine, il m’a dit :

« Je mange avec Yanis et Maël aujourd’hui. On doit parler de l’exposé d’option. Tu peux venir. »

Il n’avait rien dit de méchant.

Il m’avait même proposé de venir.

Mais moi, j’ai entendu qu’il avait prévu quelque chose sans moi.

J’ai répondu :

« Non, c’est bon. Je m’en fous. »

Je suis allé m’asseoir avec trois garçons que je connaissais à peine.

Ils parlaient d’un match que je n’avais pas regardé.

J’ai quand même donné mon avis.

J’ai parlé beaucoup trop fort.

J’ai raconté une histoire que j’avais déjà racontée à l’un d’eux.

Il m’a dit :

« Oui, tu nous l’as déjà faite, celle-là. »

J’ai répondu :

« Ah ouais ? Je radote comme un vieux. »

Ils ont un peu ri.

Moi aussi.

Mais j’avais chaud au visage.

Pendant tout le repas, je regardais la table de Noé.

Pas directement.

Je tournais juste les yeux.

Enfin, je pensais que c’était discret.

Quand il s’est levé, il m’a fait un signe.

J’ai tourné la tête.

Deux secondes plus tard, je regrettais déjà.

Je me suis demandé s’il allait croire que je ne voulais plus lui parler.

Puis je me suis dit que ce serait bien qu’il remarque que j’étais vexé.

Puis j’ai eu peur qu’il ne remarque rien.

Dans le bus, j’ai mis mes écouteurs.

Je n’ai lancé aucune musique.

Noé était assis plus loin avec d’autres garçons.

J’écoutais pour savoir s’il parlait de moi.

Il ne parlait pas de moi.

Ça m’a vexé aussi.

Le soir, il m’a envoyé une vidéo.

Je l’ai ouverte immédiatement.

J’ai attendu vingt minutes avant de répondre.

Je voulais lui faire comprendre quelque chose.

Je ne sais même pas quoi.

Le lendemain, il m’a demandé :

« Pourquoi t’es bizarre depuis hier ? »

J’ai répondu :

« Je suis pas bizarre. »

Il a dit :

« Bah si. T’as fait semblant de pas me voir et tu réponds comme un con depuis hier soir. »

Je lui ai dit que j’étais fatigué.

Il a soufflé.

J’ai cru qu’il en avait déjà marre de moi.

Alors j’ai dit :

« En vrai, quand t’es parti manger avec eux, j’ai cru que t’avais plus envie de traîner avec moi. »

Il m’a regardé comme si je venais de dire quelque chose de complètement débile.

« Mais je t’ai proposé de venir. »

J’ai répondu :

« Oui, bah c’était pas vraiment une invitation. »

Il a commencé à s’énerver.

« Lucas, je vais pas te faire une invitation officielle avec une enveloppe chaque fois que je mange à une autre table. »

Ça m’a blessé.

Je lui ai dit qu’il pouvait continuer à manger avec eux puisque ça avait l’air tellement mieux.

Il a répondu :

« T’es relou, là. »

Puis il est parti en cours.

Donc non, nous n’avons pas eu une belle discussion où il a tout compris.

J’ai passé l’heure suivante à me dire qu’il venait sûrement de confirmer qu’il ne me supportait plus.

À la récréation, il est revenu vers moi et il m’a lancé :

« On joue ce soir ou tu fais encore la gueule ? »

J’ai répondu :

« Je fais pas la gueule. »

Il a dit :

« D’accord, donc on joue. »

C’est tout.

J’aurais préféré qu’il me rassure davantage.

Qu’il me dise clairement qu’il me préférait aux autres.

Mais il n’allait pas dire ça.

Et le soir, il s’est connecté comme d’habitude.

Je crois que, pour lui, notre dispute n’avait pas la même taille que pour moi.

C’est souvent ça qui me donne l’impression d’être différent.

Les autres peuvent se prendre la tête et reprendre leur vie.

Moi, une phrase peut me suivre pendant plusieurs jours.

Je regarde comment les autres réagissent et je me demande comment ils font.

Ils ratent une blague et ils parlent d’autre chose.

Ils passent une récréation seuls sans croire que le lycée entier les déteste.

Ils ne sont pas invités à une soirée et ils disent :

« Pas grave. »

Moi aussi, je dis « pas grave ».

Après, je regarde toutes les stories.

Je cherche à voir qui était présent.

Je regarde si Noé apparaît dans un coin.

Je calcule depuis combien de temps la sortie devait être prévue.

Même si je n’aurais sûrement pas voulu y aller, je peux me sentir rejeté pendant deux jours parce que personne ne m’a proposé.

Les réseaux n’aident pas.

Une fois, j’ai publié une photo.

J’avais dû en prendre trente.

J’avais choisi celle où j’avais l’air de ne pas avoir essayé.

Alors que j’avais essayé pendant presque une heure.

La photo n’a pas eu beaucoup de réactions.

Je l’ai supprimée.

Le lendemain, un garçon m’a demandé pourquoi.

J’ai répondu :

« Elle était moche. »

En vrai, je la trouvais bien avant de voir que les autres ne la trouvaient pas assez bien.

Il y a aussi quelque chose dont je ne suis pas fier.

Dans ma classe, il y a un garçon qui s’appelle Élias.

Il dessine beaucoup.

Il parle de mangas que presque personne ne connaît.

Il porte parfois des vêtements que les autres trouvent bizarres.

Lui, au moins, il a l’air d’assumer.

Enfin, peut-être qu’il fait semblant aussi.

Un jour, il a montré un dessin à quelqu’un.

Deux garçons ont commencé à se moquer.

Pas une grosse humiliation.

Juste les petites blagues où tout le monde peut prétendre ensuite que ce n’était pas méchant.

Élias riait aussi.

Mais on voyait bien que ce n’était pas pareil.

J’ai ri avec eux.

J’ai même ajouté :

« Il prépare la saison deux de son dessin animé. »

Les autres ont rigolé.

Sur le moment, j’étais content.

Voilà.

Je ne vais pas mentir en disant que je me suis senti horrible immédiatement.

Pendant quelques secondes, j’étais juste content que ce soit ma phrase qui fasse rire.

Et surtout, que personne ne se moque de moi.

Après, Élias a rangé sa feuille.

Il a abîmé un coin du dessin en la remettant dans son sac.

Là, je me suis senti nul.

Le lendemain, je suis allé le voir.

Je voulais m’excuser.

Mais quand je suis arrivé devant lui, j’ai seulement dit :

« En vrai, ton dessin était pas si mal. »

Dès que je l’ai dit, j’ai compris que c’était une phrase horrible.

Élias m’a regardé.

« Merci, je crois. »

J’ai ajouté :

« Enfin, hier, j’ai parlé pour rien. »

Il m’a demandé :

« Pourquoi t’as parlé, alors ? »

J’ai haussé les épaules.

Je n’allais pas lui dire que j’avais peur d’être à sa place.

J’ai répondu :

« Je sais pas. »

Il a remis ses écouteurs.

La conversation s’est terminée comme ça.

Je ne me suis pas senti mieux.

Je pense même que je m’étais excusé surtout pour arrêter de culpabiliser, pas vraiment pour lui.

Quelques jours plus tard, les mêmes garçons ont encore fait une blague sur lui.

Et j’ai ri.

Moins fort.

Mais j’ai ri quand même.

C’est sorti tout seul.

Élias m’a regardé.

Je me suis souvenu de mon excuse nulle.

Je n’ai rien dit.

Je me suis senti comme une merde après.

Je voudrais raconter qu’à partir de ce jour-là, je l’ai toujours défendu.

Ce serait faux.

Une fois, j’ai dit aux autres d’arrêter.

Une autre fois, j’ai seulement regardé mon téléphone.

Et une fois, j’ai encore souri.

Je n’aime pas cette partie de moi.

Mais elle existe.

J’ai tellement peur d’être différent que, parfois, je laisse quelqu’un d’autre l’être à ma place.

À la maison, ma mère me demande :

« Ta journée s’est bien passée ? »

Je réponds presque toujours :

« Oui, normal. »

Le mot “normal”, c’est pratique.

Ça ne veut rien dire.

Je monte dans ma chambre.

J’enlève le sweat que j’ai acheté parce que plusieurs garçons avaient la même marque.

Je remets une musique que je dis ne plus aimer devant eux.

Je regarde parfois les dessins qu’Élias publie.

Je ne mets pas toujours de réaction.

Je ne veux pas que les autres voient que ça m’intéresse.

Même seul dans ma chambre, je continue parfois à penser à ce que le groupe verrait.

Il y a des soirs où je me promets que le lendemain, je vais être différent.

Enfin, justement, que je vais arrêter d’avoir peur de l’être.

Je vais dire ce que je pense.

Je vais porter ce que j’aime.

Je vais arrêter de regarder qui a vu ma story.

Puis j’arrive devant le portail.

Je vois les autres.

Et je recommence à vérifier comment je dois marcher.

Récemment, à la cantine, plusieurs garçons parlaient d’un morceau que tout le monde semblait aimer.

L’un d’eux m’a demandé :

« Il est lourd, non ? »

J’ai regardé Noé.

Puis les autres.

J’allais répondre oui.

Je l’avais déjà presque dit.

Finalement, j’ai répondu :

« En vrai, j’aime pas trop. »

Un garçon a dit :

« Ah bon ? Moi, j’aime bien. »

Un autre a parlé du contrôle de maths.

C’est tout.

Personne ne s’est moqué.

Personne ne m’a demandé de partir.

Pendant quelques minutes, j’étais content.

Je me suis dit que j’avais peut-être compris un truc.

Deux jours après, quelqu’un m’a demandé ce que je pensais d’une autre musique.

J’ai répondu qu’elle était bien.

Je la trouvais nulle.

Je l’ai compris au moment où je parlais.

Je n’ai pas corrigé.

Donc je ne sais pas.

Je ne suis pas devenu quelqu’un qui assume tout.

Parfois, je donne encore la réponse que les autres attendent.

Parfois, je dis la mienne.

Des fois, je me rends compte que j’ai menti sur un truc complètement inutile.

Des fois, je réussis à dire à Noé que je me suis senti mis de côté au lieu de faire semblant d’être fatigué.

Il ne répond pas toujours comme j’aimerais.

Moi non plus, je ne parle pas toujours correctement.

Je ne sais toujours pas exactement qui je suis.

Peut-être que les autres ne le savent pas autant que je le crois.

Ils sont peut-être juste meilleurs pour ne pas montrer qu’ils cherchent aussi.

Je regarde encore beaucoup autour de moi avant de décider comment je dois être.

Mais j’essaie qu’il y ait un peu plus de moments où je ne regarde pas.

Un peu plus de fois où je dis que je n’aime pas la musique.

Un peu moins de fois où je rigole juste pour être du bon côté.

Ça avance peut-être comme ça.

Une fois, je fais encore semblant.

Une fois, je dis vraiment ce que je pense.

Et pour l’instant, j’essaie seulement qu’il y ait un peu plus de la deuxième fois que de la première.


Pourquoi peut-on se sentir différent des autres adolescents quand on est borderline ?

Lucas n’est pas seul au fond de la cour.

Il connaît plusieurs élèves, mange avec un groupe et réussit parfois à faire rire toute la table.

Pourtant, il ne se sent pas vraiment comme les autres.

Son décalage ne vient pas seulement de ce qu’il vit, mais de la place que chaque événement prend à l’intérieur de lui.

Une blague ratée peut occuper toute sa soirée.

Une place différente à la cantine peut lui donner l’impression qu’une amitié est en train de disparaître.

Une photo peu regardée peut changer complètement l’opinion qu’il avait de lui-même quelques heures plus tôt.

Pendant que les autres semblent parler, plaisanter et changer de groupe naturellement, Lucas surveille chaque réaction pour savoir s’il se comporte correctement.

Il ne cherche donc pas seulement à être apprécié.

Il cherche constamment des indices lui indiquant quelle version de lui-même sera acceptée.

Quand le regard des autres devient un mode d’emploi

Lucas adapte sa personnalité selon les personnes présentes.

Avec certains camarades, il parle fort.

Avec d’autres, il se montre plus sérieux.

Il affirme aimer des musiques qu’il connaît à peine et peut abandonner une opinion dès qu’il voit qu’elle n’obtient pas la réaction attendue.

Cela ne signifie pas que toutes ses attitudes sont fausses.

Une personne peut réellement posséder plusieurs facettes et se comporter différemment selon les situations.

Chez Lucas, la difficulté apparaît lorsqu’il ne parvient plus à savoir ce qu’il pense avant d’avoir observé le visage des autres.

Il ne choisit pas toujours une réponse parce qu’elle lui ressemble.

Il choisit celle qui lui paraît la moins dangereuse.

Celle qui évitera le silence, la moquerie ou l’impression d’être le garçon bizarre de la table.

À force, même une question aussi simple que « Tu aimes cette musique ? » peut devenir un test sur sa place dans le groupe.

Une sensibilité particulière au rejet

Selon Psycom, le trouble borderline peut notamment s’accompagner d’une forte crainte du rejet et de l’abandon. La personne peut devenir très attentive aux attitudes de son entourage et interpréter comme un rejet un commentaire négatif, une annulation ou même l’impression d’avoir été regardée de travers. Les manifestations restent néanmoins différentes d’une personne à l’autre.

Cette vigilance apparaît clairement dans la relation entre Lucas et Noé.

Noé lui propose de venir manger avec les élèves de son option.

Lucas pourrait entendre :

« Tu peux venir avec nous. »

Mais il retient surtout :

« J’avais prévu de manger sans toi. »

À partir de là, la cantine ne représente plus simplement un changement de table.

Elle devient la preuve possible que Noé a trouvé d’autres amis, qu’il préfère leur compagnie et qu’il pourrait bientôt ne plus avoir besoin de Lucas.

Noé, de son côté, ne comprend pas immédiatement pourquoi une situation aussi banale provoque une réaction aussi forte.

Il s’agace.

Il trouve Lucas « relou ».

Sa réponse est maladroite, mais elle rappelle aussi que les proches ne peuvent pas toujours mesurer l’intensité de ce qui se passe intérieurement.

Se conformer peut protéger… et faire blesser quelqu’un d’autre

Le passage avec Élias rend le témoignage de Lucas particulièrement important.

Lucas sait ce que cela fait d’avoir peur d’être jugé différent.

Pourtant, lorsque d’autres élèves se moquent d’Élias, il rit avec eux.

Il ajoute même une phrase pour faire rire le groupe.

Pendant quelques secondes, il apprécie d’être du côté de ceux qui regardent plutôt que du côté de celui que l’on regarde.

Cela ne fait pas de Lucas quelqu’un de mauvais.

Mais sa souffrance n’efface pas la blessure infligée à Élias.

Comprendre pourquoi un adolescent suit le groupe ne signifie pas excuser tout ce qu’il fait pour y conserver sa place.

Lucas le découvre lorsqu’il tente de revenir vers Élias avec une excuse maladroite :

« En vrai, ton dessin était pas si mal. »

Il souhaite réparer, mais choisit encore une formulation blessante.

Puis il recommence à rire quelques jours plus tard.

Son évolution n’est donc ni propre ni immédiate.

Il reste partagé entre son empathie pour Élias et sa peur de devenir à son tour la cible du groupe.

C’est justement ce qui rend son expérience crédible : reconnaître une mauvaise réaction ne suffit pas toujours à ne plus jamais la reproduire.

Les autres sont-ils vraiment aussi sûrs d’eux qu’ils en ont l’air ?

Lucas imagine que les autres adolescents savent naturellement qui ils sont.

Il les voit plaisanter, s’habiller, donner leur avis et changer de groupe sans hésitation.

Mais il ne voit que ce qu’ils montrent.

Certains de ses camarades se comparent peut-être autant que lui.

Ils peuvent également mentir sur leurs goûts, surveiller les réactions ou rire pour ne pas être exclus.

La différence est que Lucas ressent cette incertitude avec une intensité qui envahit parfois toute sa journée.

Il ne se contente pas de se demander si sa blague était réussie.

Il peut craindre qu’elle ait changé définitivement la manière dont le groupe le perçoit.

Lui rappeler que « tout le monde doute à l’adolescence » ne suffirait donc pas forcément.

Cette phrase pourrait même minimiser ce qu’il vit.

Le doute est fréquent à cet âge, mais sa fréquence ne signifie pas qu’il possède la même intensité ni les mêmes conséquences pour chaque adolescent.

Trouver sa place ne signifie pas devenir insensible au regard des autres

À la fin du témoignage, Lucas n’est pas devenu un adolescent totalement sûr de lui.

Il continue parfois à dire qu’il aime une musique simplement parce que les autres l’aiment.

Il ne défend pas systématiquement Élias.

Il surveille encore Noé et peut toujours interpréter un changement banal comme une menace pour leur amitié.

Son progrès tient dans quelques moments.

Une fois, il dit qu’il n’aime pas une chanson populaire.

Une autre fois, il reconnaît auprès de Noé qu’il s’est senti mis de côté.

Parfois, il parvient à ne pas rire lorsqu’un autre élève devient la cible du groupe.

Ces petites différences ne lui donnent pas encore une identité parfaitement stable.

Elles lui permettent seulement de découvrir que certaines opinions peuvent lui appartenir sans provoquer immédiatement son exclusion.

Dire :

« Je n’aime pas cette musique »

ne lui fait pas perdre sa place à table.

Dire :

« J’ai cru que tu ne voulais plus traîner avec moi »

ne détruit pas automatiquement son amitié avec Noé, même si celui-ci ne répond pas parfaitement.

Lucas ne cesse pas de regarder les autres.

Il commence seulement, de temps en temps, à ne pas attendre leur réaction avant d’exister.

Et peut-être que se sentir un peu moins différent ne consiste pas à enfin leur ressembler.

Cela consiste parfois à comprendre que l’on peut rester assis parmi eux…

sans devoir leur emprunter toutes ses réponses.


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Merci à Lucas pour son témoignage

Merci à Lucas, 16 ans, d’avoir raconté ce décalage difficile à montrer : être entouré d’autres adolescents, rire avec eux et continuer à se demander s’ils possèdent tous un mode d’emploi que l’on n’a jamais reçu.

Son expérience ne représente pas tous les adolescents vivant avec un trouble borderline. Chacun peut vivre différemment l’amitié, le regard des autres, les réseaux sociaux et la construction de son identité.

Mais son témoignage rappelle qu’un adolescent qui semble intégré peut malgré tout consacrer une immense énergie à cacher sa peur de ne pas l’être.

Et que les premiers progrès ne ressemblent pas toujours à une grande affirmation de soi.

Parfois, ils commencent par une réponse très ordinaire :

« Non, moi, je n’aime pas trop. »

Puis par le silence de quelques secondes pendant lequel on attend d’être rejeté…

avant de découvrir que la conversation continue.

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